Radioscopie d’une pratique traditionnelle des plus meurtrières : l’excision

Article : Radioscopie d’une pratique traditionnelle des plus meurtrières : l’excision
6 août 2019

Radioscopie d’une pratique traditionnelle des plus meurtrières : l’excision

A 450 km de la capitale guinéenne, Conakry, se dresse la ville de Labé, actuelle capitale du Fouta Djallon. Depuis le 16 ème siècle, l’importance de la ville sur les plans économique, militaire et cultuel est sans faille. De sorte que Labé est aujourd’hui érigée en région administrative. Dans cette zone, plus de 98% de la population est de culte musulman et le passé pastoral y a de forts stigmates. L’excision apparaît comme un phénomène normal, c’est une tradition multiséculaire obligatoire et chaque femme / chaque fille rencontrée a certainement connu l’épreuve du couteau.

De l’origine antéislamique de l’excision
Bien des défenseurs de la ‘’tradition’’ passent à la trappe la question de l’origine de l’excision. D’où vient donc cette pratique ?
Il ne fait nul doute que le Coran est antéislamique et remonte au prophète Abraham dont la première épouse aurait, par jalousie, ‘’excisé’’ sa servante qui avait convolé en secondes noces avec son époux, dans le but de lui assurer une descendance. Sans autoriser expressément la pratique, le prophète de l’Islam ne l’avait pas pour autant condamné.  S’adressant à une exciseuse de son temps, il lui aurait dit : « Si tu dois le faire, fais en sorte que la souffrance soit réduite… »

La grande question de l’origine de l’excision
Les hommes seraient-ils si stupides qu’ils ignoreraient le mal qu’ils infligent à leur sœurs et filles ? Impossible ! Derrière l’excision, fut-ce un mal, se cachent des intentions et un argumentaire reposant sur certaines inquiétudes liées à l’honneur des familles. L’une des premières causes de l’excision serait la volonté de respecter la tradition à tout prix et sans exception, à cela on peut ajouter la volonté de ‘’purifier’’ les filles avant le mariage, car, chez les peuls de Guinée, épouser une fille non excisée est la pire injure qu’un homme peut faire à sa propre famille . Bien que les familles soient conscientes des dangers qui guettent la fille excisée, la peur du qu’en dira-t-on fait que les familles mettent leur honneur devant le bien-être de leurs filles, dont le sort est intimement lié à la logique du groupe.

Des témoignages qui font froid dans le dos
Ramatoulaye Diallo est allée chez l’exciseuse alors qu’elle avait 6 ans, elle n’était pas seule, une cousine devait vivre le rituel avec elle. Elles y avaient été conduites par leur tante, la sœur aînée de leurs pères. « Pour cicatriser rapidement la plaie, on nous donne à manger des œufs crus, j’ai eu la chance de ne pas trop souffrir mais ma cousine avait beaucoup saigné et traîne le pied depuis… »
Sous le sceau de l’anonymat, une autre jeune femme a expliqué n’avoir pas souffert lors de l’opération mais elle a été rattrapé des années après son mariage, précisément à son premier accouchement, elle a failli se vider de son sang. On ne compte plus les témoignages de femmes qui ont atrocement souffert lors de l’excision, et qui en souffrent ensuite tout au long de leur vie…

L’excision : Période de réclusion et d’apprentissage
Une période de convalescence suit l’excision, elle dure un mois. Les jeunes filles excisées vivent recluses chez une tante qui en a souvent la responsabilité.  Souvent cette dernière est même l’une des instigatrices de l’opération. Les filles ne doivent pas rester chez leurs mères pour éviter le trop-plein d’émotion, car l’excision est aussi considéré comme une période de formation, où on informe la future femme des devoirs qui l’attendent.
Parfois, le père des fillettes ne comprend le manège qu’après le rituel de purification, ce temps où la guérison est constatée et pendant lequel les filles excisées sont accompagnées au marigot pour un bain leur permettant d’intégrer le monde des adultes. Elles sortent alors de la réclusion circonstancielle où elles se trouvaient (« diawtungaal » en pular peut se traduire par « la remontée »)
A l’occasion de cette « remontée », sur le chemin du retour, le service d’un joueur de tamtam est requis et des femmes, toutes des initiées (ayant déjà traversé l’épreuve) entonnent des chansons populaires comme :
« Bety iwtii koriko, korile ? (chœur : « Koriko yoo » cette chanson peut se traduire par : « les initiées sont rentrées de Koriko, n’est ce pas ? » ( chœur de Koriko) ; « no nene bety wanno ? » qu’était-il advenu de la mère des initiées ?
Point important à signaler : les filles qui traversent ensemble l’épreuve, même s’il y a un certain écart d’âge, sont considérés comme des amies, sœurs ou complices à vie.

L’excision pointée du doigt dans la littérature
Hadja Koumanthio Zeinab Diallo, célèbre romancière guinéenne, a abordé le sujet l’excision dans son roman intitulé, « les fous du 7ème ciel », roman paru en 2014 et qui lui a valu le prix de l’écriture féminine d’Afrique noire. Dans cet ouvrage, elle raconte le malheur d’une jeune fille peule donnée de force en mariage avant sa majorité à un cousin lointain, alors qu’elle avait été excisée et infibulée. Pour la nuit de noces, cette plaie cicatrisée devait être rouverte au couteau chauffé à blanc pour qu’elle puisse avoir des relations sexuelles avec son mari. Sur les mots utilisés pour dépeindre la chose, l’auteur n’a pas lésiné ,cette auteure est connue pour être une défenseuse des droits des femmes et une pionnière dans la lutte contre les violences faites aux femmes, dont elle est l’un des fers de lance dans le pays.

De la difficulté de faire changer les mentalités
Le district sanitaire régional est désemparé. Après des décennies de lutte contre l’excision, le résultat et presque au point mort. Le Dr Houdy Bah, Directeur régional de la santé, cite l’enquête EDS réalisée en 2014  : « Le Fouta Djallon est la zone la plus touchée par le phénomène et 100% des femmes ont été excisées… »
Il semble que des professionnels de santé soient complices et permettent le perpétuation de l’excision.
De nos jours, faire savoir qu’on va exciser une fille peut attirer l’attention des ONG qui luttent contre le phénomène. Du coup, certains professionnels de santé féminines (j’insiste sur le genre) se rendent discrètement complices de ces opérations sous prétexte qu’elles font juste une incision bénigne et sans conséquences. Elles sacrifient les fillettes à la tradition et dans les familles. Et, pour remplacer la bruyante remontée d’antan, on déguise leur sortie d’excision en célébration d’anniversaire. Les cadeaux à remettre aux filles sont accueillis sans que cela n’éveille de soupçons.

Des conséquences qui oscillent entre le pire et l’irréversible
Si on fait la liste les conséquences de l’excision, on tremblerait devant tous les risques auxquels on expose les filles dans nos communautés d’essence traditionnelle. Pour éclairer la lanterne des uns et des autres on peut citer : La douleur et le traumatisme vécu à un si  jeune âge, le terrible sentiment de trahison puisque jamais on ne leur dit la vérité sur ce que l’on va faire à leur corps, le saignement important, la perte de tout plaisir sexuel qui implique une inégalité dans le couple, l’infertilité, et parfois la mort prématurée. Mais n’oublions pas non plus d’évoquer les fistules obstétricales, causées par l’excision et qui créent une incontinence urinaire. Le dispositif physiologique est détruit n’arrive plus à se réguler correctement. C’est une souffrance terrible pour les femmes, les odeurs d’urine mêlée à la matière fécale qu’elle dégage créent une gêne immense. De très nombreuses femmes en souffrent,  physiquement mais aussi psychiquement. Ces femmes sont stigmatisées, elles souffrent d’isolement, elles sont rejetées par leur famille et par toute la société. Alors, celles qui devraient être considérées comme des victimes sont au contraire montrées du doigt. Elles sont mises en quarantaine pour ne pas incommoder les autres de leurs odeurs. Personne ne les soutient, pas même leurs maris qui, très souvent, ne leur apporte ni aide ni chaleur ni un quelconque signe de soutien…

A regard de la nonchalance dans les études statistiques et dans la tenue des chiffres dans notre pays, nul ne sait le nombre exact de femmes qui ont payé de leur vie la survivance de certains aspects sombres de nos traditions comme l’excision. En attendant une hypothétique victoire sur la plus vieille et pernicieuse forme de violences faites aux femmes, l’excision, les femmes s’enferment dans le mutisme que leur impose la société et  subissent son diktat avec la complicité des conjoints, frères ou pères emmurés dans l’idéale position d’une phallocratie arrogante.

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