Alfa Yaya Diallo : L’extrême générosité comme rançon de l’immortalité

Article : Alfa Yaya Diallo : L’extrême générosité comme rançon de  l’immortalité
26 novembre 2018

Alfa Yaya Diallo : L’extrême générosité comme rançon de l’immortalité


C’était à l’époque où, les hommes n’avaient qu’une seule parole, l’époque des chefferies, des complots et des intrigues de palais, l’Almamy Bokar Biro, officiait alors comme 14 ème souverain du Fouta Théocratique.
A cette époque, Alfa Yaya Diallo avait pris les rênes du pouvoir, succédant à l’homme de Kansala, son père, Alfa Ibrahima à la tête du diwaal de Labé comme 26 ème roi de cette province. Son père portait ce nom pour avoir joué un rôle moteur dans la prise de la capitale du Ngabou, royaume manding fétichiste aujourd’hui partie intégrante de la Guinée Bissau.
Les hommes avaient repris goût aux douceurs de la vie, il n’y avait pas de campagnes martiales majeures et Alfa Yaya faisait la navette entre ses palais de Labé et de Foulamory aujourd’hui dans la préfecture de Gaoual.
De Alfa Yaya, les griots disaient qu’il était ouvert et que toutes les races se donnaient rendez-vous sous son toit, de Alfa Yaya, on disait qu’il était d’une générosité et d’une prodigalité sans bornes, on disait aussi de lui qu’il pouvait rester du matin au soir sans bouger pour ne pas qu’un esprit malin puisse croire qu’il craignait une désagréable surprise. Alfa Yaya ne mangeait jamais un plat cuisiné par une femme, son cuisinier personnel s’appelait Kaba Mané et lui seul avait sa confiance.
Ailleurs à Kaasso, un griot grattait son instrument pour tuer le temps et la solitude, dehors, une femme s’efforçait de lui préparer un coupe-faim.
Après un rude combat, le plat fumant fut servi et Djeliba se dessaisit de son instrument, le rangea soigneusement, trempa ses mains dans une calebasse d’eau et honora le plat préparé certes avec cœur mais loin d’être copieux.
En s’empiffrant, une idée germa dans la tête de Djeliba, il allait partir à la cour de Alfa Yaya, décidé de rompre avec cette nourriture sans goût et pour témoigner par lui-même de la prodigalité du ‘’kelemansa dein’’, le fils du chef de guerre, en référence à son père qui était le commandant des troupes du Fouta lors de la conquête du Ngabou.
(…) Djeliba fit sa route à pieds, armé de son éternelle instrument de musique, il alla de village en village, jusqu’à Labé, aux portes du palais du Alfa.
Sur place, la sentinelle veillait au grain. Sa garde prétorienne était constituée pour la plupart d’étrangers bambaras ou cebhes, groupe social manding rescapés de l’armée du Ngabou défait par son père qui en épousa en dernières noces la princesse Koumanthio, mère de Alfa Yaya. Les plus irréductibles de cette garde prétorienne avait pour nom : Pathé Dara, Koula Dara, Yero Foula Dara , Manga Madi Kambata, Mangadouba Sougué, Manga Terrena Kankelefa, Maandi Gnampaye, Kekouta Bambara, Fally Biyaye, Koumoutha Dara, Aliou Ceddho, Harouna Ceddho.
Chacun des hommes de Alfa Yaya, d’un revers de main pouvait ventiler une personne normale et ils dirent à Djeliba : « gardes tes distances de nous, car l’air que nous dégageons ferait mal à une personne ordinaire » allusion faite aux bains occultes.
Djeliba fit des jours à l’entrée du palais, jouant de son instrument et partageant le repas des soldats, il ne perdit jamais patience.
Au bout de 9 jours d’attente, il accéda à la salle d’audience, Alfa Yaya était là entouré de sa cour et en maitre de la parole Djeliba partit en louanges au premier contact, enchaina les superlatifs, les paraboles flattant l’égo du noble peuhl.
Djeliba avait atteint le souverain, touché ses fibres sensibles au point de jeter un silence de plomb dans le vestibule, pas un n’osait rompre le charme et la magie de l’instant. Même Farba, le griot du roi était presque devenu aphone.
Après un bon moment Djeliba sachant qu’il avait désormais l’attention du monarque fit taire son instrument et s’adressa à lui :
« noble Alfa Yaya, fils du vénérable Alfa Ibrahim, descendant de Karamoko Alfa, père fondateur de Labé, cœur et esprit du Fouta Djallon, si une vipère reconnaissait la plante de tes pieds, elle se refuserait de te mordre, tu es clair de peau et ton cœur l’est davantage…Noble Alfa, ton griot que je suis est venu chercher hospitalité chez toi, je suis venu de très loin te demander ce qu’aucun griot n’a jamais obtenu d’un roi, en échange, je te donnerai ce que peu de griots ont pu donné à leurs souverains, l’immortalité, je te hisserai à un niveau qu’aucun de tes pères et aucun de tes successeurs n’osera revendiquer, ni maintenant, ni jamais »
Peu bavard, Alfa Yaya laissa peser le suspens, l’entourage savait que le marché était judicieux, même si personne ne savait comment le griot étranger allait s’y prendre. Le silence était si puissant que Djeliba craignait d’avoir offensé le maître de Labé et c’est à cet instant précis que Alfa Yaya parla doucement, faisant se dresser son griot qui repris à haute voix ses paroles, pas sans les enjoliver du mieux qu’il put.
« Le roi Alfa Yaya t’as écouté et entendu, maitre de la parole originaire du Mandé, comme à ses habitudes, il nourrit gueux et passants, nourrit orphelins et nécessiteux et protège avec la dernière énergie cette terre acquise au prix du sang de ses aïeux, mon roi te donne l’hospitalité et te souhaite un bon séjour sur la terre de ses pères »
Quand le conseil fut suspendu et que ses membres se retirèrent, Alfa Yaya resta et fit venir un de ses hommes de confiance, alors, il ne restait dans le vestibule que Djeliba, le griot du roi et Alfa Yaya lui-même, alors il enjoignit à son homme de confiance :
« Cet homme est mon hôte, je le place sous ta responsabilité ,fais en sorte qu’il ne manque de rien et ne me fait pas honte »
Le ton était implacable certes, comme d’habitude, mais ce n’était ni ordre, ni une supplication.
Le lendemain, Djeliba avait déjà un abri cossu, rien à voir avec son paillasson de Kaasso, et vers l’aile du palais qu’il occupait, on avait acheminé sous la diligence de l’homme de confiance du roi une cargaison des meilleures variétés de riz, de fonio et d’arachides grillées, des animaux de boucherie pour agrémenter les plat de l’invité, du tabac et des fraiches colas de quoi adoucir le séjour de Djeliba.
Des mois s’écoulèrent, Djeliba était dans la luxure et sous la protection du maitre de Labé mais un jour à l’aube de l’hivernage, nostalgique de son village, il demanda au roi la permission de retourner chez lui, c’était un jeudi soir, Alfa Yaya opina et lui dit :
« demain, après la grande prière hebdomadaire, je réunirai le conseil et je te répondrai, Djeliba »
Le lendemain, après la prière, le gouvernement de Alfa Yaya se réunit au palais, étaient présents :
Modii Yaya Waalan, Thierno Mbindirin de Niagantou, Thierno Mamoudou de Labe depphere,Thierno Mamoudou Djoungool Satina,Farba Pathé Bendjou, Farba Amadou Kalidou de Niakaya, Farba Siré Daka Dian Wely, Manga Madi Kambala, Manga Douba Sougue, Manga Lamina Balandou Dombiyadji, Manga Terrenna Kankelefa, Fally Biyaye,Kekouta Bambara. Comme d’habitude, on partagea le repas royal et chacun reprit sa place habituelle dans le vestibule royal.
Alfa Yaya s’installa, son visage détendu de la minute d’avant avait repris son masque de cire et il prit ses aises.
Alors, son griot briefa l’assistance et expliqua que ce n’est pas un conseil de guerre, mais une réunion qui concerne les préparatifs du retour de Djeliba qui est aussi l’invité personnel du roi.
Le griot s’assit, Alfa Yaya prit la parole après un long blanc et dit s’adressant à Djeliba :
« Je te donne 10 poules… le suspens se fit encore plus grand, Alfa Yaya prenait son temps et tout le monde commençait à penser que c’était tout le cadeau, le prix de l’immortalité, alors il enchaina … et 10 coqs des plus gros, je te donne 10 chèvres et 10 boucs gras, je te donne 10 brebis et 10 béliers des plus hauts encornés, je te donne 10 génisses et 10 taureaux, je te donne 10 sacs de chaque type de céréales cultivées au Fouta, je te donne 1000 talents d’argent, je te donne 10 corbeilles d’habits riches cousus et 10 autres de tissus non cousus, je te donne un cheval et un fusil, je te donne un baril de poudre, tu m’avais demandé une femme, je te donne 15 jeunes filles nubiles du clan des Mané et des Sané et leur dot je… »
Le griot coupa le souverain et entonna « Alfa Yaya Mansalou Gbemankaan… » Ce qui signifie que tous les chefs n’ont pas la même grandeur.
Alpha Yaya désigna aussi des hommes pour porter les cadeaux jusqu’au village de Djeliba à Kaasso. Ainsi avait parlé le ‘’kelemansa dein’’.
Djeliba encensa Alfa Yaya, le couvrit de louanges et d’éloges. Comme convenu Alfa Yaya avait remplit sa part du contrat, il avait versé le ‘’prix de l’immortalité’’ et il attendait la contrepartie, Djeliba devait remplir sa part du contrat, il s’apprêtait à ouvrir les portes de l’immortalité à un homme qui ne demandait pas moins, Alfa Yaya, le fils dont la prophétie avait annoncé l’avènement, le fils issu de Alfa Ibrahim et de la princesse du Ngabou, la Nanthio Koumanthio Waly Sané, princesse de sang et fille du redoutable Dianke Wally, le roi à la lance ignée .Volontairement, Djeliba prenait son temps comme il sied à quelqu’un dont dépend l’immortalité.
En ce moment, n’importe quel autre homme se serait demandé en quoi les louanges de Djeliba différaient de celles des autres maitres de la parole ? Mais prononcer les mots justes qui allaient changer le destin d’un homme et le faire survivre aux rides du temps, à ses griffes, c’était magique !
« Alfa Yaya mansalou gbemankaan, toono le kaa gnadjiboo » cette louange vue de la superficie pouvait paraitre anodine mais elle ne l’était en rien car elle inspirera 46 ans plus tard, liberté, l’hymne de la Guinée libre de l’asservissement. Pour une immortalité, on n’aurait pu mieux rêver.
… Deux ans s’écoulèrent, devenu notable influent, Djeliba décida de revenir renouveler sa reconnaissance à son bienfaiteur, quelque part au cours d’une halte, un homme reconnut Djeliba et lui demanda l’objet de sa nouvelle visite sur les terres de Labé, il répondit :
« Je viens renouveler mon amitié, ma gratitude et mes respects au maitre de Labé »
L’homme reprit :
« Donc ! Tu ne sais pas ce qu’il s’est passé ? Alfa Yaya a été mis aux arrêts la semaine dernière et a été acheminé à Boké par les blancs, mais il a un successeur tu peux toujours allé le rencontrer »
Djeliba reprit son air « Alfa Yaya Mansalou Gbemankaan, tonoo le kaa gnadji boo… » il rajouta qu’à la chute de tout baobab, des champignons poussaient en lieu et place sans compter que tous les oiseaux qui y nichaient s’en allaient à jamais, la parabole épousait la situation et l’allusion était claire Alfa Yaya était un baobab et pas le successeur et jetant son instrument par terre , il le brisa et jura de ne plus chanter les louanges d’un souverain quel qu’il soit, en souvenir de la générosité du roi Alfa Yaya, générosité, dont il est lui Djeliba désormais le témoin éternel.

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