Vivre ou mourir avec l’Europe dans un coin de la tête

Depuis des jours déjà Lamine songeait à partir. Vivre ou mourir certes, mais l’Europe lui vivait dans un coin de la tête. Il fallait qu’il brave la mer.
Lamine avait nuitamment préparé son baluchon. Il n’attendait plus que l’aube pour se faufiler.
Sortir à cette heure du jour n’était pas fortuit, c’était les recommandations du devin Kekouta.
Ayant pris ses cours auprès de son défunt père, Kekouta était devenu le gardien du temple.
Les colas du sacrifice, Lamine les avait partagées selon les instructions du devin. Il ne restait plus qu’à casser les œufs à l’intersection de deux voies, sans se retourner.
Au premier chant du coq, il avait pris la route sans réveiller ses frères encore moins sa mère. La séparation était inéluctable mais chagrinante.
C’est par le premier taxi brousse que Lamine sortit de son cocon, cet espace qui l’avait vu naître et dont il divorçait à présent.
Il visait le Maroc mais avant il faudrait traverser le Mali, atteindre la frontière Algérienne et franchir le pas jusqu’au royaume chérifien.
Lamine était anxieux, il retournait sans cesse le nom de tous ses camarades qui avaient déjà tenté le voyage. Que ces derniers l’aient réussi ou ont fini la traversée dans le ventre de quelque poisson, il n’en savait rien.
Il en avait pour deux semaines avec les multiples haltes.
Deux semaines, pour caresser des yeux ‘’l’eldorado’,  c’était jouable…
Lamine était au Maroc maintenant et pour l’heure un de ses amis d’enfance venu pour ses études lui prêtait logis.
Et pendant que son ami allait à la fac, il déambulait en quête des réseaux de voyage clandestins.
On était mercredi, et ce jour la chance lui fit signe. Il tomba nez à nez avec un des passeurs.
L’homme était un gros arabe barbu à la toilette très détendue. Un blouson de cuir noir sur un jean bleu.
Dan un français au fort accent arabe, l’inconnu l’apostropha : « tu veux partir en Espagne, c’est ton jour de chance, mon bateau a deux places de libre mais c’est 1500. »
Ici les transactions étaient en euros. Lamine pouvait payer la traversée et conserver un peu de monnaie.
Il expliqua qu’il devait aller chercher l’argent avant d’embarquer. L’inconnu acquiesça de la tête. Lamine fila en flèche, l’Europe en image dans la tête.
A son retour, l’homme n’était plus là, le radeau non plus. Il chercha du regard : rien. Alors des larmes perlèrent son visage.
Tout ce trajet pour rien ! Habituellement, il tient le coup dans ce genre de circonstances, mais pour une fois, son intime espoir était mis à rude épreuve.
Combien de temps depuis qu’ils sont partis ? Lamine ne le savait. Il avait fait un sprint en vain.
Il s’effondra sur un rocher. Le prix de la traversée dans les poches de sa culotte sécurisé par un jean bleu de seconde main. Son regard, au loin perdu dans l’immensité de la Méditerranée.
Depuis combien de temps était-il là ? Lui même ne le savait plus. En sortant de sa rêverie, il eut juste le temps de voir la croix rouge s’affairer et descendre des corps, des corps qu’il avait probablement vus sans savoir que c’était un premier et un dernier contact. Des corps parmi lesquels le sien aurait pu figurer, s’il n’avait pas été retardé. Et le doigt sur la bouche, Lamine prononça la profession de foi et répéta machinalement « Allahou Akbar ».
Dieu venait juste de l’épargner d’une mort certaine. Lamine en était conscient.
Maintenant qu’allait-il faire ? Partir ou rester ? L’émotion de ces dernières heures lui embrumait l’esprit…

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