Les vieux sont les rois de l’ombre

Les vacances venaient juste de s’ouvrir et le village était inondé de marmots. Les uns joufflus, les autres maigrelets, tous venus passer du temps en famille. Les vacances étaient l’occasion de grandes retrouvailles ,de découverte et de partage.
La famille était grande et le patriarche Soro Bora était intransigeant sur son unité .Il l’était davantage sur la survie des traditions. Depuis deux jours , la fièvre sociale était à son comble. Quelque chose se tramait mais quoi ?
Déjà, la veille un taureau avait échoué dans l’enclos de l’aïeul .
Pour les enfants, c’était là un palpable signe avant coureur de la bombance à venir .Ils en salivaient déjà se promettant de quémander les tripes du bovidé .Mais, s’ils savaient ce qui se tramait ?Peut être qu’ils ne seraient pas là à rêver de tripes.
Le conseil des anciens avait décidé.
Cette année ,ils seraient 20 garçons dont l’âge varie entre 8 et 10 ans qui traverseront l’épreuve du couteau. Une classe d’âge.
En d’autres temps , une classe d’âge se devait solidarité à la vie ,à la mort .C’était alors l’un des enseignements de cette étape initiatique, mais plus maintenant .
Sur le visage des femmes ,notamment les mères présentes pendant c e rituel, joie et inquiétude se jouaient des coudes.
Dans un coin de la case de Soro Bora les ‘’bilas’’, tenues d’initiation s’entassaient dans une calebasse .La présence toutefois de ces bilas éveillait une certaine méfiance chez petits ‘’soliwoi’’ . En pular, ce terme est péjoratif et équivaudrait à petits ‘’ impurs’’.
Les enfants ne le disaient pas mais leur regard puait la méfiance. Pour éviter la fugue des candidats à l’initiation , ils étaient réunis dans une grande case bâtie pour la circonstance.
Pendant les deux mois que durait l’épreuve, chaque ‘’initié’’ devait recevoir une natte pour tout lit. L’initiation était l’occasion d’enseigner le partage la communion et l’endurance aux futurs hommes.
Les ainés assignés à la surveillance étaient désormais le seul trait d’union entre eux et le monde extérieur .
‘’Bari Djely ‘’ quant il viendra à l’aube se fera annoncer par un appel à la prière ou un coup de fusil comme il est de coutume.
… Puis vint l’aube, combat du jour et de la nuit.
Combat surtout de jeunes qui s’apprêtent à prendre le sentier des hommes. Etape essentielle .
Tout semblait à point pour entamer le rituel à cette heure du jour, tout ou presque car ‘’Bari Djely’’ avait commis une erreur, plus qu’une erreur une offense .
Il n’avait pas informé les autres ‘’docteurs ‘’ de la société de son programme.
L’homme prit la direction du ‘’huurgo’’ sorte d’isoloir aménagé pour les bains et ceint d’une haie morte.
Canif en main, il portait un boubou avachi surmonté d’une vareuse de l’époque de la grande guerre.Il ne salua pas, ce qui fit monter le niveau de la frayeur . Le temps de quelques incantations inintelligibles, il s’avança vers le premier môme .Les cœurs battaient à tout rompre.
Pour empêcher les garçons de pleurer une colas leur avait été placée dans la bouche .
Le géant entama la circoncision sans réussir , trois tentatives après rien n’avait changé, le couteau refusait de mordre la chair des garçons. Alors, il se redressa, les yeux écarquillés.
Nul ne savait encore ce qui se passait, nul hormis les candidats à la purification et le purificateur. Son canif avait une histoire ,Plus de 30 générations de garçons lui étaient passées sous la main, jamais rien de tel n’était survenu.
Le silence était lourd, on sentait la panique dans les gestes du géant ,trempé de sueur, l’homme ne tenait plus en place, il se frappait la tête de ses larges paumes comme pour s’auto punir de sa méprise.
Cette déconvenue était un message que lui envoyait les ainés, il était clair comme eau de roche que les ancêtres étaient mécontents .Bari quitta l’isoloir et courut plus qu’il ne marchait, les mains tremblantes.
A son retour, il tenait un majestueux coq rouge et un paquet de colas. C’est au pas de course qu’il prit le chemin du vestibule du patriarche. Ce dernier d’un calme olympien était entouré des notables les plus influents.
Hésitant, Bari salua et à un geste de Soro déposa l’animal et les noix de colas sans lever les yeux. Puis, il s’affala ,les bras joints en croix dans le dos implorant le pardon des sages pour sa méprise. Pour une telle méprise ,c’était la plus simple des sanctions, un coq et des colas, ça aurait pu être un mouton, une chèvre ou même un taureau selon la gravité de l’offense .
Mais le fait de s’être affalé au pied des sages, les mains dans le dos avait pesé en sa faveur et pour cette preuve de ‘’discipline’’,les concernés étaient touchés et ne pouvaient plus que pardonner.
Le temps s’égrenait inexorablement, et les rayons du soleil dardaient déjà le petit village de Tombon .
Comme des moutons de sacrifice, les 20 garçons attendaient , les femmes aussi s’étaient tues .
D’un geste , Soro lui demanda de se relever, ce que Bari fit, il lui indiqua un siège ,il y prit place et le groupe de sages s’entretint en silence .
Le temps suspendit son vol, un furtif coup d’œil échangé, un clignement d’yeux et la petite assemblée s’en remit à la sagesse de Soro.
Alors, toujours en silence, le quinquagénaire pour la première fois ouvrit la bouche . « pars fit-il », de ce geste qui peut paraitre anodin pour un tiers ,ne l’était pas pour autant .De cette phrase si simple dépendait l’équilibre social du village et l’avenir d’un homme.
L’affaire s’était réglée entre initiés, comme le voulait la tradition, et le coupable avait compris, admis son erreur et présenté ses excuses aux ainés, il avait payé le prix du pardon alors la cérémonie pouvait commencer…

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