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Les étapes de la vie chez les peuhls : De la naissance à la sortie du parc (retraite)

sage enseignant le Coran

Amadou Hampaté Bâ est considéré par le commun des mortels, comme le plus grand expert de la culture peuhle et à ce titre, ces travaux sont école pour tous ceux qui éprouvent de l’intérêt pour le mode de vie, les croyances, les us et traditions peuhles.
L’auteur de la célébrissime maxime : « En Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », a dans ses archives abordé la question des classes d’âge (guirè pluriel de guiraal) dont ce qu’il suit est l’essentiel que l’on puisse retenir.
Pour le peuhl le chiffre 7 est plein de sens puisqu’il considère qu’il y a 7 cieux et terres et pas que.
Pour le sage de Bandiagara, l’Homme est un être qui est à la fois tout et rien. Une explication dont il a partagé le sens enfoui.
L’homme est tout parce qu’il porte une parcelle de la puissance créatrice et il n’est rien parce qu’un simple rhume peut le paralyser.
Les divers étapes du cycle de vie chez les peuhls
Chaque cycle complet de vie chez les peuhls, comporte 9 degrés et chaque degré se subdivise en trois étages à trois paliers de 7 ans.
De 0 à 7 ans : A l’école de maman
L’enfant est à l’école de sa mère, il est fragile et voit tout sous l’angle du regard de la mère, tout ce que cette dernière dit est une vérité absolue à l’aune son regard.
De 7 à 14 ans : A la découverte du monde extérieur
L’enfant sort du giron maternel pour découvrir l’extérieur, il découvre la nature et toutes sortes d’initiations, il apprend des choses et vient demander la médiation ou la confirmation de la mère dont il se détache de plus en plus.
De 14 à 21 ans : L’âge de raison

Dans cette fourchette d’âge, l’enfant apprend à raisonner, à relier de façon logique des évènements, il les comprend dans leur enchainement et cette étape marque la fin du petit cycle qui est celui du prime apprentissage.
La phase de maturité
De 21 à 42 ans : L’entrée dans le vestibule des hommes
Dans cet intervalle, l’homme est désormais un adulte et fait son entrée dans le cercle des hommes (vieux), sans toutefois être autorisé à prendre la parole. Il observe, prend le temps de mûrir en se soumettant aux instructions des ainés.
De 42 à 63 ans : le temps de la maturité

Le cycle est achevé et l’occasion est opportune pour que l’homme accompli qui est passé par toutes les étapes de la procédure puisse inculquer à son tour la connaissance acquise à d(autres classes d’âge et il a l’obligation jusqu’à 63 ans d’été disponible pour sa communauté.
63 ans : l’âge de la retraite ou la sortie du parc
La mise à la retraite en occident peut équivaloir chez les peuhls à une expression moins agressive et plus humaine ‘’yaaltingool kaa wuuro’’ qui peut signifier que l’homme est désormais hors du parc bovin.
A ce niveau plus aucune exigence ne pèse désormais sur l’aïeul qu’il est devenu, mais de son propre chef, il peut décider d’apporter son expérience au groupe, à la mesure de sa volonté ou de ses convenances.

credit photo: Ousmane Tounkara

Radioscopie d’une pratique traditionnelle des plus meurtrières : l’excision

A 450 km de la capitale guinéenne, Conakry, se dresse la ville de Labé, actuelle capitale du Fouta Djallon. Depuis le 16 ème siècle, l’importance de la ville sur les plans économique, militaire et cultuel est sans faille. De sorte que Labé est aujourd’hui érigée en région administrative. Dans cette zone, plus de 98% de la population est de culte musulman et le passé pastoral y a de forts stigmates. L’excision apparaît comme un phénomène normal, c’est une tradition multiséculaire obligatoire et chaque femme / chaque fille rencontrée a certainement connu l’épreuve du couteau.

De l’origine antéislamique de l’excision
Bien des défenseurs de la ‘’tradition’’ passent à la trappe la question de l’origine de l’excision. D’où vient donc cette pratique ?
Il ne fait nul doute que le Coran est antéislamique et remonte au prophète Abraham dont la première épouse aurait, par jalousie, ‘’excisé’’ sa servante qui avait convolé en secondes noces avec son époux, dans le but de lui assurer une descendance. Sans autoriser expressément la pratique, le prophète de l’Islam ne l’avait pas pour autant condamné.  S’adressant à une exciseuse de son temps, il lui aurait dit : « Si tu dois le faire, fais en sorte que la souffrance soit réduite… »

La grande question de l’origine de l’excision
Les hommes seraient-ils si stupides qu’ils ignoreraient le mal qu’ils infligent à leur sœurs et filles ? Impossible ! Derrière l’excision, fut-ce un mal, se cachent des intentions et un argumentaire reposant sur certaines inquiétudes liées à l’honneur des familles. L’une des premières causes de l’excision serait la volonté de respecter la tradition à tout prix et sans exception, à cela on peut ajouter la volonté de ‘’purifier’’ les filles avant le mariage, car, chez les peuls de Guinée, épouser une fille non excisée est la pire injure qu’un homme peut faire à sa propre famille . Bien que les familles soient conscientes des dangers qui guettent la fille excisée, la peur du qu’en dira-t-on fait que les familles mettent leur honneur devant le bien-être de leurs filles, dont le sort est intimement lié à la logique du groupe.

Des témoignages qui font froid dans le dos
Ramatoulaye Diallo est allée chez l’exciseuse alors qu’elle avait 6 ans, elle n’était pas seule, une cousine devait vivre le rituel avec elle. Elles y avaient été conduites par leur tante, la sœur aînée de leurs pères. « Pour cicatriser rapidement la plaie, on nous donne à manger des œufs crus, j’ai eu la chance de ne pas trop souffrir mais ma cousine avait beaucoup saigné et traîne le pied depuis… »
Sous le sceau de l’anonymat, une autre jeune femme a expliqué n’avoir pas souffert lors de l’opération mais elle a été rattrapé des années après son mariage, précisément à son premier accouchement, elle a failli se vider de son sang. On ne compte plus les témoignages de femmes qui ont atrocement souffert lors de l’excision, et qui en souffrent ensuite tout au long de leur vie…

L’excision : Période de réclusion et d’apprentissage
Une période de convalescence suit l’excision, elle dure un mois. Les jeunes filles excisées vivent recluses chez une tante qui en a souvent la responsabilité.  Souvent cette dernière est même l’une des instigatrices de l’opération. Les filles ne doivent pas rester chez leurs mères pour éviter le trop-plein d’émotion, car l’excision est aussi considéré comme une période de formation, où on informe la future femme des devoirs qui l’attendent.
Parfois, le père des fillettes ne comprend le manège qu’après le rituel de purification, ce temps où la guérison est constatée et pendant lequel les filles excisées sont accompagnées au marigot pour un bain leur permettant d’intégrer le monde des adultes. Elles sortent alors de la réclusion circonstancielle où elles se trouvaient (« diawtungaal » en pular peut se traduire par « la remontée »)
A l’occasion de cette « remontée », sur le chemin du retour, le service d’un joueur de tamtam est requis et des femmes, toutes des initiées (ayant déjà traversé l’épreuve) entonnent des chansons populaires comme :
« Bety iwtii koriko, korile ? (chœur : « Koriko yoo » cette chanson peut se traduire par : « les initiées sont rentrées de Koriko, n’est ce pas ? » ( chœur de Koriko) ; « no nene bety wanno ? » qu’était-il advenu de la mère des initiées ?
Point important à signaler : les filles qui traversent ensemble l’épreuve, même s’il y a un certain écart d’âge, sont considérés comme des amies, sœurs ou complices à vie.

L’excision pointée du doigt dans la littérature
Hadja Koumanthio Zeinab Diallo, célèbre romancière guinéenne, a abordé le sujet l’excision dans son roman intitulé, « les fous du 7ème ciel », roman paru en 2014 et qui lui a valu le prix de l’écriture féminine d’Afrique noire. Dans cet ouvrage, elle raconte le malheur d’une jeune fille peule donnée de force en mariage avant sa majorité à un cousin lointain, alors qu’elle avait été excisée et infibulée. Pour la nuit de noces, cette plaie cicatrisée devait être rouverte au couteau chauffé à blanc pour qu’elle puisse avoir des relations sexuelles avec son mari. Sur les mots utilisés pour dépeindre la chose, l’auteur n’a pas lésiné ,cette auteure est connue pour être une défenseuse des droits des femmes et une pionnière dans la lutte contre les violences faites aux femmes, dont elle est l’un des fers de lance dans le pays.

De la difficulté de faire changer les mentalités
Le district sanitaire régional est désemparé. Après des décennies de lutte contre l’excision, le résultat et presque au point mort. Le Dr Houdy Bah, Directeur régional de la santé, cite l’enquête EDS réalisée en 2014  : « Le Fouta Djallon est la zone la plus touchée par le phénomène et 100% des femmes ont été excisées… »
Il semble que des professionnels de santé soient complices et permettent le perpétuation de l’excision.
De nos jours, faire savoir qu’on va exciser une fille peut attirer l’attention des ONG qui luttent contre le phénomène. Du coup, certains professionnels de santé féminines (j’insiste sur le genre) se rendent discrètement complices de ces opérations sous prétexte qu’elles font juste une incision bénigne et sans conséquences. Elles sacrifient les fillettes à la tradition et dans les familles. Et, pour remplacer la bruyante remontée d’antan, on déguise leur sortie d’excision en célébration d’anniversaire. Les cadeaux à remettre aux filles sont accueillis sans que cela n’éveille de soupçons.

Des conséquences qui oscillent entre le pire et l’irréversible
Si on fait la liste les conséquences de l’excision, on tremblerait devant tous les risques auxquels on expose les filles dans nos communautés d’essence traditionnelle. Pour éclairer la lanterne des uns et des autres on peut citer : La douleur et le traumatisme vécu à un si  jeune âge, le terrible sentiment de trahison puisque jamais on ne leur dit la vérité sur ce que l’on va faire à leur corps, le saignement important, la perte de tout plaisir sexuel qui implique une inégalité dans le couple, l’infertilité, et parfois la mort prématurée. Mais n’oublions pas non plus d’évoquer les fistules obstétricales, causées par l’excision et qui créent une incontinence urinaire. Le dispositif physiologique est détruit n’arrive plus à se réguler correctement. C’est une souffrance terrible pour les femmes, les odeurs d’urine mêlée à la matière fécale qu’elle dégage créent une gêne immense. De très nombreuses femmes en souffrent,  physiquement mais aussi psychiquement. Ces femmes sont stigmatisées, elles souffrent d’isolement, elles sont rejetées par leur famille et par toute la société. Alors, celles qui devraient être considérées comme des victimes sont au contraire montrées du doigt. Elles sont mises en quarantaine pour ne pas incommoder les autres de leurs odeurs. Personne ne les soutient, pas même leurs maris qui, très souvent, ne leur apporte ni aide ni chaleur ni un quelconque signe de soutien…

A regard de la nonchalance dans les études statistiques et dans la tenue des chiffres dans notre pays, nul ne sait le nombre exact de femmes qui ont payé de leur vie la survivance de certains aspects sombres de nos traditions comme l’excision. En attendant une hypothétique victoire sur la plus vieille et pernicieuse forme de violences faites aux femmes, l’excision, les femmes s’enferment dans le mutisme que leur impose la société et  subissent son diktat avec la complicité des conjoints, frères ou pères emmurés dans l’idéale position d’une phallocratie arrogante.

A la découverte de Gorée, théâtre historique d’une atrocité sans nom

le début de l’aventure
10h et des poussières, nous venons de pénétrer dans le quai de Dakar, toute l’équipe est là , trois reporters et autant de cadreurs /producteurs.
Du groupe un seul avait fait le voyage de Gorée, une fois.
Nous prenons nos tickets valable pour l’aller et le retour au tarif de 2700, l’unique.
Le Ferry n’est pas encore là et pour gagner du temps , on se propose de faire des images du départ ‘’Idy’’ sort son matériel et s’installe mais n’a pas le temps de filmer, un homme sort d’un des bâtiments et nous apprends qu’ici filmer n’est pas permis sauf en montrant patte blnche de l’administration portuaire, on s’excuse et le matériel est remballé.
L’équipe rejoint la salle d’attente. Presque 5 mn après , la sirène retentit, c’est l’heure d’embarquer pour Gorée.
Pour la liaison, c’est un ferry blanc dénommé ‘’Mame Carmel’’ qui jouera le coup.
Les passagers se pressent, nous avec eux. Pour la circonstance, je choisis de m’installer en hauteur sur le premier niveau du bâtiment et en première place, désireux de savourer chaque instant de ce ‘’pèlerinage’’.
Entre nous, j’ai une petite phobie des vastes étendues d’eau, quand je dois m’y aventurer mais pour ce coup ci malgré quelques appréhensions, l’excitation et le gout de l’aventure font de l’ombre à ma peur intérieure.
Le bâtiment se met en marche, tangue un peu et prend sereinement l’eau, c’est parti pour la terre de l’histoire.
Gorée : premier contact visuel
Depuis 10 mn déjà que naviguait le ‘’Mame Castel’’, le spectacle était surréaliste, de mes lunettes, deux où trois hardies pirogues de pêche, et rien qu’une eau verdâtre à perte de vue, concentré sur une chanson que j’écoutais via mon casque, je vois trois personnes se lever et se rapprocher du bord, je sens qu’il y a du spectacle, je me lève et Waaw !!!! je ne sais pas comment j’ai pu canaliser la joie et ma belle surprise, Gorée venait de se livrer à nos regards.
J’exulte, dans quelques minutes je verrai ces bâtiments qui illustraient mes livres d’histoire, la porte du ‘’non-retour’’ et tout le reste, je pourrai confronter mes lectures, mes imaginations à la réalité enseignée sur le théâtre du malheur de générations entières de noirs.
Pour ce premier contact la couleur, l’architecture des bâtiments et le calme apparent, une magie…
Gorée : La mercantile touristique
A nos premiers pas sur le sable insulaire de Gorée, la première chose qui frappe n’est pas historique mais mercantile. Ce qui à mon avis vole la vedette à l’histoire.
Des baraques de vente d’articles divers, puis les restaurants et des hommes qui racolent tout le monde. Ici tout le monde est ‘’guide’’, tout le monde est historien, géographe, incroyable !
Un homme se présente à nous et nous demande si on veut filmer, on répond qu’on voudrait bien, nous voulons faire des reportages ici. Impossible sauf avis favorable du maire nous dit-il.
On demande où trouver le maire, il sort son téléphone et lance un appel, mais il tombe sur un homme qu’il présente comme ‘’attaché’’ de cabinet du maire, on insiste peut-on avoir le numéro du maire, « je n’ai pas le droit de donner son numéro et en plus, il était en voyage, il est rentré fatigué, sans compter que l’administration ne travaille pas samedi … »
Ce mec, de l’avis du groupe est louche, mais on attend, son interlocuteur qui vient nous faire tout une littérature avant de dire que pour filmer nous devons payer un quota à la commune, on décide d’y aller mais avant je tente de déstabiliser celui que je trouve louche, et lui lance :
« je croyais que l’administration était fermée », il bredouille et on s’éloigne.
Nous arrivons à la commune pas âme qui vive, puis une minute après un homme en boubou nous salue et se présente comme le ‘’trésorier ‘’ de la commune, celui à qui nous sommes censés verser notre argent, il nous dit que pour filmer , c’est 100000 CFA et commet l’erreur de dire qu’il avait reçu l’appel du prétendu ‘’attaché ‘’ de cabinet du maire. Nous renonçons et décidons de faire du tourisme. Simplement.
Une maison des esclaves défigurée sans Joseph Ndiaye
On paye le ticket d’entrée, une broutille, 250 francs CFA et nous voici dans la maison des esclaves, la chasse gardée alors du maestro Joseph Ndiaye.
Trois guides font faire le tour en expliquant .Trois hommes, dont un qui parlait anglais.
Je suis les explications et remarque qu’aux noirs africains, l’histoire servie n’était pas la même qu’aux blancs et je remarque parfois beaucoup d’exagérations qui font que des choses communes à l’Afrique parfois sont attribuées au Sénégal seul, un peu de chauvinisme ne tue pas. je suis déçu !
Je visite les cales, ces anciennes cellules exiguës où étaient entassés les esclaves. Elles étaient nombreuses. Il y en avait pour les mineurs, les femmes, les inaptes temporaires, ceux qui n’avaient pas 63 kg et les récalcitrants, je termine par la porte du non-retour, cette porte, où bien de liens se sont rompus par le départ où la mort. Cette porte, où des personnalités célèbres se sont faites photographiées, Mandela, Clinton, Obama et, et….
En foulant Gorée, ce deux mars2019, j’ai ressenti de la joie, la chance d’avoir vu de mes yeux cette ile légendaire où une part d’histoire s’est écrite mais je ne sais pas pourquoi mais je m’attendais à une émotion particulière, que la maison des esclaves n’a su me procurer, je m’attendais à une charge émotionnelle aussi intense que celle que j’ai ressentie à Ouidah, l’autre porte du non retour, il y a 8 ans, mais elle n’est pas venue.
Tout de même on visite l’ile dans ses multiples coins et recoins, jusqu’à son pic, où se trouve un canon géant sans doute les armes lourdes de pointe de cette époque, figé dans l’éternité de l’histoire, on y pose pour immortaliser notre passage.
« venez manger chez moi, c’est gratuit, c’est l’anniversaire de ma femme. »

Au restaurant chez Thio
Dernier acte de notre visite insulaire, chez Thio, c’est un restaurant sur la plage très fréquenté, Thio est en face de sa baraque et racole les clients, pour accrocher, il vous invite à venir manger chez lui, c’est gratuit car c’est l’anniversaire de sa femme.
Ne vous fiez pas à cette technique d’approche, si vous mangez vous payez (ça vous le savez).
On s’y installe, mange un morceau, entre temps le ‘’mame Castel’’ revient, on n’a pas finit de manger, encore moins de rentrer on le laisse partir sans nous, son prochain passage ce sera dans une heure à15 h, on attend, il est pile au rendez-vous, du quai d’embarquement je caresse une dernière fois, Gorée de mon regard insatiable et file reprendre ma place du matin, la tête pleine d’histoire…..

Le « tuupal », une cérémonie pastorale à l’épreuve du temps

Chez les peuls du Fouta Djallon, en Guinée, l’élevage a été pendant de longues années la raison de vivre de la communauté. L’essentiel de la vie sociale était axé sur trois grands piliers : la femme, la vache et la foi.

Le tuupal, qu’est-ce que c’est ?

Le tuupal était une cérémonie au cours de laquelle chaque berger préparait une nourriture spéciale appelée « mondè » qu’il administrait à son cheptel. Cette nourriture était un mélange de terre issue d’une termitière active, d’une plante gluante locale appelée « laaka » dont le nom scientifique est cissus aralioides, de lait de vache fraichement tiré et de sel. Le breuvage était mélangé jusqu’à homogénéisation, avant d’être remis aux animaux.

Avant que le « mondè » ne soit préparé, il y avait un autre travail : la fabrication du contenant. Un panier géant était fabriqué à partir de tiges de bois de « kaansi » (anisophyllea laurina) retenu par des fibres végétales d’autres plantes locales. Puis le panier était consolidé dans de la terre pour garantir son étanchéité. Autour du panier, trois ou quatre baguettes garantissaient l’équilibre de l’ustensile.

La mesure du sel

Le tiers, la moitié voire un sac de sel entier était nécessaire selon la quantité de « mondè » à préparer. Pour jauger de la quantité à mettre, un jeune ou un adulte plongeait sa main dans le mélange en préparation. Si le niveau du breuvage touchait ou excédait le poignet, un sac de sel était nécessaire ; s’il arrêtait au niveau de la ligne palmaire centrale, la moitié du sec, et si le « mondè » atteignait seulement le niveau des tarses, le tiers du sac. Celui qui devait saupoudrer le mélange de sel devait faire un trou dans le sac et faire le tour du récipient géant.

Une fois le travail de malaxage terminé, les animaux étaient emmenés par catégorie pour le breuvage. Le berger lui-même pouvait gouter le premier, puis les animaux les plus forts du cheptel, les moins forts ensuite et les veaux à la fin.

Les vertus du tuupal

Ce rite pastoral avait trois vertus principales :

  • La fidélisation du troupeau par l’administration du sel marin,
  • Le déparasitage des bœufs,
  • L’inventaire du cheptel, ce moment permettait aux bergers de faire l’état des lieux de leur élevage.

Par le passé, c’était aussi l’occasion de beaucoup de mariages dans la communauté.

Alfa Yaya Diallo : L’extrême générosité comme rançon de l’immortalité


C’était à l’époque où, les hommes n’avaient qu’une seule parole, l’époque des chefferies, des complots et des intrigues de palais, l’Almamy Bokar Biro, officiait alors comme 14 ème souverain du Fouta Théocratique.
A cette époque, Alfa Yaya Diallo avait pris les rênes du pouvoir, succédant à l’homme de Kansala, son père, Alfa Ibrahima à la tête du diwaal de Labé comme 26 ème roi de cette province. Son père portait ce nom pour avoir joué un rôle moteur dans la prise de la capitale du Ngabou, royaume manding fétichiste aujourd’hui partie intégrante de la Guinée Bissau.
Les hommes avaient repris goût aux douceurs de la vie, il n’y avait pas de campagnes martiales majeures et Alfa Yaya faisait la navette entre ses palais de Labé et de Foulamory aujourd’hui dans la préfecture de Gaoual.
De Alfa Yaya, les griots disaient qu’il était ouvert et que toutes les races se donnaient rendez-vous sous son toit, de Alfa Yaya, on disait qu’il était d’une générosité et d’une prodigalité sans bornes, on disait aussi de lui qu’il pouvait rester du matin au soir sans bouger pour ne pas qu’un esprit malin puisse croire qu’il craignait une désagréable surprise. Alfa Yaya ne mangeait jamais un plat cuisiné par une femme, son cuisinier personnel s’appelait Kaba Mané et lui seul avait sa confiance.
Ailleurs à Kaasso, un griot grattait son instrument pour tuer le temps et la solitude, dehors, une femme s’efforçait de lui préparer un coupe-faim.
Après un rude combat, le plat fumant fut servi et Djeliba se dessaisit de son instrument, le rangea soigneusement, trempa ses mains dans une calebasse d’eau et honora le plat préparé certes avec cœur mais loin d’être copieux.
En s’empiffrant, une idée germa dans la tête de Djeliba, il allait partir à la cour de Alfa Yaya, décidé de rompre avec cette nourriture sans goût et pour témoigner par lui-même de la prodigalité du ‘’kelemansa dein’’, le fils du chef de guerre, en référence à son père qui était le commandant des troupes du Fouta lors de la conquête du Ngabou.
(…) Djeliba fit sa route à pieds, armé de son éternelle instrument de musique, il alla de village en village, jusqu’à Labé, aux portes du palais du Alfa.
Sur place, la sentinelle veillait au grain. Sa garde prétorienne était constituée pour la plupart d’étrangers bambaras ou cebhes, groupe social manding rescapés de l’armée du Ngabou défait par son père qui en épousa en dernières noces la princesse Koumanthio, mère de Alfa Yaya. Les plus irréductibles de cette garde prétorienne avait pour nom : Pathé Dara, Koula Dara, Yero Foula Dara , Manga Madi Kambata, Mangadouba Sougué, Manga Terrena Kankelefa, Maandi Gnampaye, Kekouta Bambara, Fally Biyaye, Koumoutha Dara, Aliou Ceddho, Harouna Ceddho.
Chacun des hommes de Alfa Yaya, d’un revers de main pouvait ventiler une personne normale et ils dirent à Djeliba : « gardes tes distances de nous, car l’air que nous dégageons ferait mal à une personne ordinaire » allusion faite aux bains occultes.
Djeliba fit des jours à l’entrée du palais, jouant de son instrument et partageant le repas des soldats, il ne perdit jamais patience.
Au bout de 9 jours d’attente, il accéda à la salle d’audience, Alfa Yaya était là entouré de sa cour et en maitre de la parole Djeliba partit en louanges au premier contact, enchaina les superlatifs, les paraboles flattant l’égo du noble peuhl.
Djeliba avait atteint le souverain, touché ses fibres sensibles au point de jeter un silence de plomb dans le vestibule, pas un n’osait rompre le charme et la magie de l’instant. Même Farba, le griot du roi était presque devenu aphone.
Après un bon moment Djeliba sachant qu’il avait désormais l’attention du monarque fit taire son instrument et s’adressa à lui :
« noble Alfa Yaya, fils du vénérable Alfa Ibrahim, descendant de Karamoko Alfa, père fondateur de Labé, cœur et esprit du Fouta Djallon, si une vipère reconnaissait la plante de tes pieds, elle se refuserait de te mordre, tu es clair de peau et ton cœur l’est davantage…Noble Alfa, ton griot que je suis est venu chercher hospitalité chez toi, je suis venu de très loin te demander ce qu’aucun griot n’a jamais obtenu d’un roi, en échange, je te donnerai ce que peu de griots ont pu donné à leurs souverains, l’immortalité, je te hisserai à un niveau qu’aucun de tes pères et aucun de tes successeurs n’osera revendiquer, ni maintenant, ni jamais »
Peu bavard, Alfa Yaya laissa peser le suspens, l’entourage savait que le marché était judicieux, même si personne ne savait comment le griot étranger allait s’y prendre. Le silence était si puissant que Djeliba craignait d’avoir offensé le maître de Labé et c’est à cet instant précis que Alfa Yaya parla doucement, faisant se dresser son griot qui repris à haute voix ses paroles, pas sans les enjoliver du mieux qu’il put.
« Le roi Alfa Yaya t’as écouté et entendu, maitre de la parole originaire du Mandé, comme à ses habitudes, il nourrit gueux et passants, nourrit orphelins et nécessiteux et protège avec la dernière énergie cette terre acquise au prix du sang de ses aïeux, mon roi te donne l’hospitalité et te souhaite un bon séjour sur la terre de ses pères »
Quand le conseil fut suspendu et que ses membres se retirèrent, Alfa Yaya resta et fit venir un de ses hommes de confiance, alors, il ne restait dans le vestibule que Djeliba, le griot du roi et Alfa Yaya lui-même, alors il enjoignit à son homme de confiance :
« Cet homme est mon hôte, je le place sous ta responsabilité ,fais en sorte qu’il ne manque de rien et ne me fait pas honte »
Le ton était implacable certes, comme d’habitude, mais ce n’était ni ordre, ni une supplication.
Le lendemain, Djeliba avait déjà un abri cossu, rien à voir avec son paillasson de Kaasso, et vers l’aile du palais qu’il occupait, on avait acheminé sous la diligence de l’homme de confiance du roi une cargaison des meilleures variétés de riz, de fonio et d’arachides grillées, des animaux de boucherie pour agrémenter les plat de l’invité, du tabac et des fraiches colas de quoi adoucir le séjour de Djeliba.
Des mois s’écoulèrent, Djeliba était dans la luxure et sous la protection du maitre de Labé mais un jour à l’aube de l’hivernage, nostalgique de son village, il demanda au roi la permission de retourner chez lui, c’était un jeudi soir, Alfa Yaya opina et lui dit :
« demain, après la grande prière hebdomadaire, je réunirai le conseil et je te répondrai, Djeliba »
Le lendemain, après la prière, le gouvernement de Alfa Yaya se réunit au palais, étaient présents :
Modii Yaya Waalan, Thierno Mbindirin de Niagantou, Thierno Mamoudou de Labe depphere,Thierno Mamoudou Djoungool Satina,Farba Pathé Bendjou, Farba Amadou Kalidou de Niakaya, Farba Siré Daka Dian Wely, Manga Madi Kambala, Manga Douba Sougue, Manga Lamina Balandou Dombiyadji, Manga Terrenna Kankelefa, Fally Biyaye,Kekouta Bambara. Comme d’habitude, on partagea le repas royal et chacun reprit sa place habituelle dans le vestibule royal.
Alfa Yaya s’installa, son visage détendu de la minute d’avant avait repris son masque de cire et il prit ses aises.
Alors, son griot briefa l’assistance et expliqua que ce n’est pas un conseil de guerre, mais une réunion qui concerne les préparatifs du retour de Djeliba qui est aussi l’invité personnel du roi.
Le griot s’assit, Alfa Yaya prit la parole après un long blanc et dit s’adressant à Djeliba :
« Je te donne 10 poules… le suspens se fit encore plus grand, Alfa Yaya prenait son temps et tout le monde commençait à penser que c’était tout le cadeau, le prix de l’immortalité, alors il enchaina … et 10 coqs des plus gros, je te donne 10 chèvres et 10 boucs gras, je te donne 10 brebis et 10 béliers des plus hauts encornés, je te donne 10 génisses et 10 taureaux, je te donne 10 sacs de chaque type de céréales cultivées au Fouta, je te donne 1000 talents d’argent, je te donne 10 corbeilles d’habits riches cousus et 10 autres de tissus non cousus, je te donne un cheval et un fusil, je te donne un baril de poudre, tu m’avais demandé une femme, je te donne 15 jeunes filles nubiles du clan des Mané et des Sané et leur dot je… »
Le griot coupa le souverain et entonna « Alfa Yaya Mansalou Gbemankaan… » Ce qui signifie que tous les chefs n’ont pas la même grandeur.
Alpha Yaya désigna aussi des hommes pour porter les cadeaux jusqu’au village de Djeliba à Kaasso. Ainsi avait parlé le ‘’kelemansa dein’’.
Djeliba encensa Alfa Yaya, le couvrit de louanges et d’éloges. Comme convenu Alfa Yaya avait remplit sa part du contrat, il avait versé le ‘’prix de l’immortalité’’ et il attendait la contrepartie, Djeliba devait remplir sa part du contrat, il s’apprêtait à ouvrir les portes de l’immortalité à un homme qui ne demandait pas moins, Alfa Yaya, le fils dont la prophétie avait annoncé l’avènement, le fils issu de Alfa Ibrahim et de la princesse du Ngabou, la Nanthio Koumanthio Waly Sané, princesse de sang et fille du redoutable Dianke Wally, le roi à la lance ignée .Volontairement, Djeliba prenait son temps comme il sied à quelqu’un dont dépend l’immortalité.
En ce moment, n’importe quel autre homme se serait demandé en quoi les louanges de Djeliba différaient de celles des autres maitres de la parole ? Mais prononcer les mots justes qui allaient changer le destin d’un homme et le faire survivre aux rides du temps, à ses griffes, c’était magique !
« Alfa Yaya mansalou gbemankaan, toono le kaa gnadjiboo » cette louange vue de la superficie pouvait paraitre anodine mais elle ne l’était en rien car elle inspirera 46 ans plus tard, liberté, l’hymne de la Guinée libre de l’asservissement. Pour une immortalité, on n’aurait pu mieux rêver.
… Deux ans s’écoulèrent, devenu notable influent, Djeliba décida de revenir renouveler sa reconnaissance à son bienfaiteur, quelque part au cours d’une halte, un homme reconnut Djeliba et lui demanda l’objet de sa nouvelle visite sur les terres de Labé, il répondit :
« Je viens renouveler mon amitié, ma gratitude et mes respects au maitre de Labé »
L’homme reprit :
« Donc ! Tu ne sais pas ce qu’il s’est passé ? Alfa Yaya a été mis aux arrêts la semaine dernière et a été acheminé à Boké par les blancs, mais il a un successeur tu peux toujours allé le rencontrer »
Djeliba reprit son air « Alfa Yaya Mansalou Gbemankaan, tonoo le kaa gnadji boo… » il rajouta qu’à la chute de tout baobab, des champignons poussaient en lieu et place sans compter que tous les oiseaux qui y nichaient s’en allaient à jamais, la parabole épousait la situation et l’allusion était claire Alfa Yaya était un baobab et pas le successeur et jetant son instrument par terre , il le brisa et jura de ne plus chanter les louanges d’un souverain quel qu’il soit, en souvenir de la générosité du roi Alfa Yaya, générosité, dont il est lui Djeliba désormais le témoin éternel.